|
« …Je l’écoutai raconter sa journée à l’avance, assis en face d’elle, une cracotte déjà beurrée sur la tartinière en plastique qu’un Pokemon aux couleurs vives recouvrait. J’abandonnai ma tartine grillée sur le bord de la table car le jaune vif de cet animal me donnait des nausées… Moins d’un mètre nous séparait et elle me semblait planter sur une autre planète, peut-être Neptune, ou bien Pluton. Je ne lui avais rien demandé. Elle était de ces femmes qui, le désir consommé, doivent charger l’espace de mots et de sons vocaux. Elles craignent que le silence du matin ne les condamne. Que la lumière les vieillisse trop. Ou bien elles veulent prouver que même en dehors du lit, elles restent prodigieuses. Que les « sois belle et tais-toi » font partie d’une époque romanesque. Que maintenant les femmes avaient des responsabilités au travail. Elle allait arriver dans son bureau par l’ascenseur après avoir rangé sa voiture dans le parking sous terrain de l’immeuble où elle avait une place personnalisée depuis maintenant trois mois puis alors, elle allait saluer tous ses collègues un par un, leur faisant la bise. Moi, je savais que le sang rougirait ses joues et trahirait nos ébats décadents qu’elle s’empresserait de raconter durant la pause de dix heures à une de ses copines. Elle se ferait taquiner avec une certaine fierté, sachant qu’elle demeurerait à l’abris des railleries du chef de service et de ses subordonnés pendant trois ou quatre mois. « Alors ? Toujours seule ? Heureusement que c’est comme le vélo, ca s’oublie jamais, hein ? » Ils riaient dans une grimace d’adolescents mal dans leur peau. Elle se permettrait maintenant de rire avec eux et même de surenchérir « Attention, un moment, ca se referme pour toujours ! ». Elle faisait partie du clan. Mais pour combien de temps ? Puis elle me dit qu’elle allait sûrement être appelé par son patron à l’étage du dessus qui râlerait encore pour une quelconque raison car son patron du dessus râlait toujours pour une quelconque raison, qu’elle allait poser des cachets pendant une heure sur des papiers rouges très importants, qu’elle allait aller prendre un café dans la cafétéria en regardant les fumeurs fumer à la fenêtre. Je savais qu’elle allait, avec un collègue, se moquer d’eux : «Pourquoi vous arrêtez pas ? Au prix où ca coûte ! Moi, je recommencerai jamais en tous cas, c’est sûr ! Il y a tellement de trucs pour arrêter maintenant. Et puis, fumer dehors, moi j’aurais jamais voulu !». Elle semblait me réciter un monologue pour la vingtième fois. J’allumai une cigarette. Elle se racla la gorge en avalant de travers puis reprit sa diarrhée verbale en débarrassant la table. De la cuisine, elle cria qu’à midi, elle allait manger dans un snack super sympa « Chez Zouzou ». Il faisait les meilleurs sandwichs «USA Martino» de la rue parce qu’il ne mettait jamais trop de sauce, ce que les autres, dans le rush de midi, ne pouvait s’empêcher de faire. Elle n’aimait pas quand ça dégoulinait sur ses mains. Je la devancai et lui dis que je ne connaissais pas. Elle feinta l’étonnement puis continua. Elle me dit qu’après-midi, au boulot, c’était vachement plus calme parce que le service d’évaluation était fermé et que donc, elle n’avait plus qu’à poser quelques cachets pendant trois quarts d’heure et après elle faisait juste semblant. D’ailleurs, quand un nouveau arrivait, le service entier lui recommandait de ne jamais aller plus vite que Raoul. Raoul, c’était celui qui avait le bureau près de la fenêtre équipée du store vénitien. C’était le plus ancien aussi. Les autres n’avaient que des stores en tissu, s’ils avaient une fenêtre. Le rythme de la maison, il l’avait dans le sang, Raoul, et fallait surtout pas essayer de le doubler. Question de respect, il disait. Elle me dit qu’elle même, en le voulant, elle pourrait pas travailler comme lui. Je devais chier. Je m’enfermai à triple tours pour mieux insonoriser la pièce. Rien n’y fît. Je l’entendais encore. Et elle continuait bravement son marathon. Je devais partir. Même les murs de l’appartement semblaient soupirer de fatigue. Fuir ! Je fis alors le plus de bruit possible pour masquer sa voix. Un tintamarre dont la nature m’avait donné l’heureux pouvoir. Je pétai, rotai, crachai et me mouchai dans un vacarme scabreux, recommencai l’opération deux ou trois fois puis tirai la chasse énergiquement. Je remontai mon pantalon et elle se taisait enfin. Silence. Braguette. Bouton. Merci. J’entrai dans la cuisine. Elle me dévisagea de haut en bas, une main gantée de caoutchouc plongée dans l’eau de vaisselle fumante et l’autre sur son nez. Sa bouche ouverte et sèche libérait un souffle hâtif et nerveux. Un léger dégoût se lisait sur ses sourcils en V. Je regardais cette main qui avait dû caresser mon corps et nettoyer ce poêlon avec la même nonchalance à quatre ou cinq heures d’intervalle. Je me demandai qui de nous deux elle avait caressé en premier, mon corps ou ce récipient à sauce… ? Je ne savais plus. Peut-être étais-je aussi devenu ce poêlon. Oui, peut-être. Mais elle m’excitait quand même un peu comme ca, prise au dépourvu, silencieuse et contrariée. Je lui souris. J’étais content qu’elle se taise. Elle demeura immobile et béate le temps que je ramasse mes affaires. Je me surpris à siffler gaiement « Cotidiano » de Chico Buarque. Enfin, je la quittai sur un baiser volant et je ne la revis jamais. Je descendis les escaliers, la main gauche glissant comme un système ABS sur la rampe cirée, et ouvris dans un effort inattendu la porte d’entrée qui m’aspira vers la lumière. Oh ! Que ca fait du bien ! Libre ! Je me retournai une dernière fois sur cette maison afin d’être sûr de l’oublier entièrement. Puis je me mis en route... » |
|||||
|
« …Je déambulais sans espoir dans ce quartier, me jetant dans les yeux des passantes comme dans le vide. Certaines me disaient, vulgaires, « Connard ! Qu’est-ce que t’espères ?» ou alors artificiels, « Quoi ! J’ai un truc dans les dents ? » ou parfois délicates, « Il a de beaux yeux, lui.» sur une ébauche de sourire où je trônais en privilégié. Soudain je fus happé par la profondeur d’une odeur. Un parfum qui m’avait enivré des nuits entières, un parfum qui m’avait protégé pendant des années, un parfum dans lequel j’avais eu l’habitude de me blottir, heureux comme un enfant. Il n’y a rien de plus désemparant que de se faire surprendre par un arôme, je pense. Je me retournai, ayant la certitude qu’une seule personne au monde pouvait être imprégnée de ce goût tiède et sauvage. J’étais convaincu depuis longtemps que ce parfum avait été créé pour elle, pour son cou si long et sa peau blanc cassé. Je pensais lui avoir dit d’ailleurs, un jour, et je pense qu’elle m’avait souri. Mais peut-être ne lui avais-je jamais dit non plus et je m’en voulus. De toute manière, c’était bien elle. Je reconnaissais sa démarche de danseuse, son dos long et cambré, ses petits pas toujours à la hâte et cette gaucherie qui pouvait transparaître chez une femme pressée. J’avais fini par aimer cette précipitation qui la fragilisait. Je la rattrappai après quelques centaines de mètres et posai légèrement la main sur son épaule droite. Elle sursauta et leva trois doigts sur sa bouche qui étouffa un léger cri aigu. Je lui souris. Elle me rendît la politesse. Et aussitôt nous nous confondîmes à la lueur de bougies tremblantes dans un lit mou et grinçant. Je ne posai pas de questions. Elle non plus. L’histoire de la télé, du parlophone et de la fenêtre était oublié. Comme un rêve s’éparpille au lever quand les pieds touchent le sol. Elle ne s’étonna pas de la couleur repoussante de mes mains et de mes pieds et je ne lui fis pas remarquer. Je n’avais plus envie de lui en parler. Et de toutes façons plus besoin. Le temps était suspendu. Par une branche au bout d’une corde. Nous finîmes par nous endormir comme deux pièces de puzzle, mon ventre calé dans l’arc de son dos, et mon bras gauche l’enlaçant, la main dans son sein que je serrais les yeux fermés et les lèvres concaves. Celles d’un bienheureux jocrisse… Je pensai au paysage qui allait nous entourer. D’abord peut-être lui donner un enfant puis une maison, chaude en hiver et fraîche en été, un jardin avec un vieux chêne au milieu, une bibliothèque pour tous ses livres… Le puzzle trouvait ses pièces et je ne pus m’empêcher de rire comme un gamin dans le coussin… » |
|||||